Le Testament d’Adam

Jean-François Haas

En quelques nouvelles, poétiques et douloureuses, un tableau impitoyable d'une humanité abandonnée, rejetée dans les périphéries de la Suisse moderne ou d’autres sociétés. Un étudiant fils de migrants passe un examen. Il sent la petitesse vulgaire de son examinateur, avant d'aller fêter sa réussite avec des amis lorsque le drame se profile. Une femme veut voir la mer et tout son passé resurgit. Un professeur rencontre un adolescent perdu qui a été son élève. Un jeune homosexuel s’installe dans un chalet isolé pour travailler en attendant son ami. Il parle avec un voisin et découvre l'hostilité d'un environnement qu'il croyait accueillant. Un garçon un peu simple et persécuté prend conscience de la rareté des relations sincères et généreuses. Le monde que décrit Jean-François Haas est menacé par les forces du mal. L'écrivain offre des réponses généreuses à ces tragédies cachées ou visibles, minuscules ou désastreuses que l'on veut parfois enfouir dans un oubli facile qui prend la forme de drogues, de stéréotypes, de préjugés sexistes ou xénophobes.

(Présentation du livre, éditions du Seuil)

Critique

par Marianne Brun

Publié le 31/07/2017

Le premier recueil de nouvelles de Jean-François Haas, paru aux éditions du Seuil comme ses cinq romans, s'ouvre sur une page de l'histoire évoquée en plein oral d'examen entre un maître suisse et un élève d'origine portugaise: le partage du monde en 1494. Toute la thématique du recueil est alors posée, entre le poids de l'Histoire, celui de la connaissance qu'on en a et celui de l'héritage qu'on en subit. Ce qui est peu surprenant, lorsque l'on sait que l'auteur est un ancien enseignant de français et d'histoire.

Au fil de sept longues nouvelles écrites avec beaucoup d'aisance et de tendresse, Jean-François Haas pénètre des vies minuscules en pleine chute – celle d'une vieille dame qui roule vers la mer, d'une voisine qui vient de mourir sans avoir revu son fils, d'un professeur à la retraite qui ouvre sa porte à un ancien élève, d'une femme enceinte qui attend son homme, d'un petit-fils qui veut offrir des vacances à sa grand-mère... Entre aveuglement amoureux, conflit de loyauté et déni, leurs souvenirs remontent à la surface et, immanquablement, éclairent d'un jour neuf la situation présente.
L'auteur invite à penser que la tragédie de ces existences était en germe depuis bien longtemps. L'histoire, ses guerres, ses revirements politiques et ses crises économiques ont rongé à leur insu ces vieilles personnes ou ces jeunes en devenir. La voisine n'a pas su voir que la guerre d'Algérie avait détruit les siens, la femme enceinte n'a pas pris la mesure de la crise politique qui lui a volé son mari et son bébé, un jeune diplômé a été enrôlé dans la déportation des Juifs sans comprendre de quoi il retournait... Et l'onde de choc se propage sur les générations suivantes. Les anciens combattants perdent leur humanité et font fuir leurs enfants. Les «secondos» chers à l'auteur, ces enfants d'immigrés qui grandissent en Suisse, doivent apprendre à composer avec cet héritage empoisonné, à l'instar du brillant élève portugais qui restera un «portos» que les flics mépriseront, ou de cet autre qui verra son avenir bouché à cause de son nom et des préjugés de «kaïra» qui y sont associés.

Avec un tel passif, est-il possible de rester digne, comme l'enjoint une grand-mère à son petit-fils («Dignement, soulignait-elle, dignement, n'oublie jamais que tu es un homme, ne laisse personne, personne t'enlever ça...»)? L'auteur a beau observer ces gens avec humanisme et restituer de vraies émotions, il en ressort désabusé. Malgré leurs efforts, ces personnages sont refoulés à la marge, comme si le sort s'acharnait ou, bien plus encore, comme s'il leur était interdit de s'échapper de leur condition. «On n'est pas tombés du bon côté, nous. Qu'est-ce qu'on y peut?», répète une mère. Et un fils pose ce regard compassionnel sur son père: «José regardait son père. Ces clés-là, tu les avais, tu les as tous les jours, quand tu te lèves, quand tu pars dans la nuit, quand tu entres dans le froid des abattoirs et l'odeur du sang. Mais tu es né au mauvais endroit, au mauvais moment, tu n'avais aucune chance, avec tes clés. Et maintenant, tu commences à vieillir.»
La dignité humaine paraît ainsi conditionnée par une nouvelle ligne de front, une guerre silencieuse ou une frontière invisible qui scinde l'humanité en deux. En 1494, lors de la signature du traité sur le partage du monde dont il est question dans la première nouvelle, on s'est entendu pour que «chacun demeur(e) du côté qui lui a été assigné afin que l'on vive harmonieusement». À présent, le partage du monde s'observe en Suisse, dans cet «heureux pays» qui n'est pas «communiste». Là, la ligne de partage n'est plus définie par des valeurs morales, comme le bien, le mal, voire la Beauté («Ce n'est pas la vie, ça. Si la Beauté, c'était la vie, vous croyez que quelqu'un aurait osé lui dessiner de gros nichons? Qu'on la collerait sur des pots de yaourt? Si la Beauté existait, ça foutrait le feu aux supermarchés. Et au monde.», dit un jeune homme à son ancien professeur à propos de La Laitière de Vermeer), mais par des valeurs économiques. «C'est comme ça que ça se passe, la vie, m'sieur. Il y a les forts et les faibles», assène le même jeune homme. Soit on est riche et on peut se payer une piscine avec de l'eau ou un bol d'air quand on peine à respirer, soit on est pauvre et on se contente d'une pataugeoire sèche ou d'un entre-sol pollué.

Deux mondes irréconciliables s'opposent et obligent les jeunes générations à choisir leur camp, comme cette «Kaïra» qui demande à son ancien professeur pourquoi il serait bon, «Pour me faire écraser?», ou comme cet homme qui se compromet en choisissant la ligne de conduite de ses parents adoptifs, pourtant du côté du dictateur («Il a lutté dans les locaux de la police pour assainir ce qui devait être assaini. Il savait qu'on ne le comprendrait pas, qu'on le haïrait même pour cela.») contre celle de ses parents naturels, rebelles au régime militaire. «Mon enfance et ma jeunesse ne vous appartiennent pas plus que votre vie ne m'appartient. Vous me parleriez d'un père disparu, de ses convictions que je ne partage pas, que je ne partagerai jamais, car elles me font horreur (...). Je suis une histoire que vous voudriez écrire à votre façon et à la façon de cet homme disparu que vous voulez m'imposer comme père. Je veux rester l'histoire que je suis.»).
Et entre ces deux mondes, comme un passeur impuissant, subsiste l'intellectuel, l'enseignant, l'écrivain. Le destin de chacun des personnages est intimement lié à sa façon d'appréhender la connaissance culturelle. Tous sont confrontés à ce que l'auteur semble considérer comme une élévation qui décloisonnerait les frontières sociales. Mais aucun d'eux ne sait en saisir la chance. La vieille dame voyage avec L'Odyssée qu'on a retrouvée dans les affaires de son fils décédé. Mais «parfois, elle commence à lire, toujours la première page, essayant de comprendre, ne comprenant pas, lisant, comme l'abeille lutte contre la vitre.» Ce livre ne peut rien lui révéler sur son fils, ni sur elle-même. Tout comme le mythe de Pénélope ne peut pas rassurer la femme qui attend son homme alors que les répressions policières font rage autour d'elle.
Et, pour parachever l'inadéquation entre la compréhension du monde et la connaissance livresque, l'auteur invective un jeune homme en faisant dire à son compagnon: «ton grand-père venait de réussir ses examens de maturité, mais que comprenait-il du monde? Il connaissait mieux Hérodote que l'Histoire dans laquelle il était jeté. C'était un gosse qui avait lu en grec et en latin l'incendie de Troie, qui avait peut-être lu dans la Bible l'histoire de la déportation à Babylone, mais qui était étranger à ces hommes et ces femmes qu'on fait monter dans des camions pour les livrer aux Allemands.»
Il y a aussi ceux qui confondent roman et réalité: «La France aura bientôt un président musulman, c'est leur plus grand écrivain qui l'a écrit, dans un roman qui ose dire la vérité, enfin, je crois, je ne l'ai pas lu mais j'ai lu plusieurs articles dans les journaux (...)».

Le monde va mal et compte se passer des intellectuels. Ils ne sont pas rentables, ou trop idéalistes.
Alors, face à l'histoire fracassante des peuples, à quoi sert la culture ? À rien peut-être, ou bien seulement à certains («Tout ça, m'sieur, ces tableaux, là, sur vos murs, des reproductions, d'accord, mais c'est des trucs de privilégiés... Vous vivez sur une île, m'sieur.»).
À moins qu'entre les lignes, tel un dieu biblique qui livrerait ici sept nouvelles en guise de paraboles, l'auteur invite à un geste politique. Peut-être souhaite-t-il protéger les plus faibles afin qu'au bout du compte ils retrouvent la voie qui mène à la connaissance et à la distinction du bien et du mal plutôt que de s'en remettre au Veau d'Or ou à la loi du Talion. Alors, en sentinelle, le professeur sera là, au rendez-vous, pour leur tendre une réproduction de La Laitière. Il en a encore tellement à donner.