Panique printanière

Gertrud Leutenegger

Une éruption volcanique paralyse le trafic aérien en Europe au printemps 2010. Tandis que le ciel londonien est d’un bleu azur et que la ville se pare de mille couleurs printanières, la narratrice en séjour à Londres fait la connaissance de Jonathan, un jeune homme qui vend le journal des sans-abri sur le London Bridge. Au fil des rencontres, le récit de leurs souvenirs d’enfance – dans le presbytère de l’oncle au cœur des Préalpes pour la narratrice, chez l’aïeule au bord de la mer pour Jonathan – crée une intimité singulière entre eux. Ils se racontent peu à peu leurs blessures, leurs espoirs et leurs secrets dans un roman où passé et présent, réminiscences et balades urbaines se succèdent au gré des marées de la Tamise, jusqu’à ce que Jonathan disparaisse.

(Présentation du livre, éditions Zoé)

Huit questions à Lionel Felchlin, traducteur de «Panique printanière» de Gertrud Leutenegger

par Renato Weber

Publié le 28/08/2017

Le dernier livre de Gertrud Leutenegger, transposé en français par le travail perspicace de Lionel Felchlin, relate ce que la grande ville, surtout dans le cas de melting pot comme Londres, a de plus intéressant à offrir à ceux qui la fréquentent, ne seraient-ils que de passage. Une toile (apparemment) désordonnée d’histoires dont les bribes se rencontrent, s’entrechoquent, et, parfois, se conditionnent en une osmose créatrice: entre autres celle de la narratrice, chez qui la flânerie ressuscite des souvenirs d’une enfance passée dans une campagne catholique de Suisse centrale, et d’un SDF originaire de Cornouailles qui dit quelques pans de souvenirs épars au gré d’un rapport de confiance croissante.
Dans cet entretien, Lionel Felchlin revient sur sa traduction d’une prose aussi imprévisible que les marées de la Tamise, peut-être la véritable protagoniste du livre.

Quel a été le plus grand défi à relever au cours de la traduction du roman?

Lionel Felchlin: Ce sont probablement les différents plans de narration, les strates du récit. L’histoire se déroule à Londres au printemps 2010. C’est un récit au passé. Mais la narratrice évoque ses propres souvenirs, qui résultent souvent d’associations. En levant les yeux vers l’espace aérien dénué de particules de cendre, elle songe par exemple au mercredi des Cendres dans son enfance. Il y a les souvenirs d’enfance racontés dans la perspective de la narratrice, mais aussi les souvenirs évoqués en discours direct. Et l’auteure passe facilement du discours direct au discours rapporté dans le même paragraphe. Se pose donc la question de la temporalité en français.

Étant donnée cette complexité, quels sont les éléments (par exemple la ponctuation) qui imposent, selon vous, une fidélité absolue, et quels sont les aspects qui, à l’inverse, vous ont permis de donner libre cours à votre créativité de traducteur?

L’écriture de Gertrud Leutenegger est très riche, foisonnante même. La question de la syntaxe, du rythme et du style est toujours épineuse. Il est indispensable de respecter l’intention et le ton. Et quand l’auteure ose quelque chose de particulier, je me dois de le conserver. Ici, le style fait par exemple la part belle aux incises et aux appositions, et il m’a semblé essentiel de les garder en français.
En même temps, la richesse de cette écriture m’a permis une grande liberté. Toutes les descriptions de la nature, la multitude de couleurs et de coloris, tout l’aspect sonore m’ont fasciné, me rappelant dans une certaine mesure le procédé de la synesthésie. C’est sans doute là que j’ai pu donner libre cours à ma créativité.

Créativité mais fidélité: que vous ont apporté les échanges avec l’auteure au cours de la traduction? Dans quelle mesure ces éclaircissements ont-ils amélioré votre compréhension du texte? Pouvez-vous donner un exemple?

Je n’ai contacté l’auteure qu’à la fin de la première relecture pour quelques indications générales. Je n’avais pas de questions de détail sur le texte. Voici un exemple de question: en évoquant ses souvenirs d’enfance, la narratrice parle parfois de «wir Kinder», parfois de sa sœur. Je me suis donc demandé combien d’enfants passaient l’été dans le presbytère de son oncle, ou si elles n’étaient «que» deux sœurs, car il y avait une incidence sur l’accord du participe passé. Or, il s’est avéré qu’il n’y avait effectivement que les deux filles.

Dans Panique printanière, la narratrice semble souvent raconter par simple goût du récit – le récit ne trouve sa raison d’être, sa justification et parfois son rythme qu’en lui-même –, ce que d’aucuns tendent aujourd’hui à considérer comme l’élément distinctif le plus caractéristique des textes littéraires. Est-ce là une difficulté toute particulière pour le traducteur? Ou est-ce cela justement qui fait tout l’intérêt de la traduction littéraire? 

Dans les romans de Gertrud Leutenegger, la nature joue un rôle central et constitue une source d’inspiration importante. Ici, la Tamise est un protagoniste de premier plan. J’ai l’impression qu’elle est bien souvent un moteur essentiel du récit et qu’elle en dicte le déroulement et le rythme au gré des marées. Mais il est vrai que la narratrice a un goût prononcé pour le récit, et pour les phrases hautement élaborées. C’est une difficulté, oui, mais c’est tout l’intérêt de mon travail!

La narratrice, malgré une certaine passivité, voire inertie, me semble particulièrement attachante. Si vous partagez ce sentiment: comment l’expliquez-vous?

Oui, je le partage. Je la trouve très attachante. Mais je ne vous rejoins pas complètement sur la passivité. À mon sens, elle suit les marées et agit au gré de ses rencontres avec Jonathan (le sans-abri) et avec la nature. C’est une inertie qui est en relation avec le flux de son environnement.

Quel est, de l’avis du lecteur Lionel Felchlin, un des aspects les plus réussis de l’œuvre?

C’est un livre qu’il faut lire plusieurs fois, et on le lit différemment à chaque fois. C’est l’une de ses richesses. J’aime beaucoup son rythme et sa musicalité. C’est aussi la première fois que je traduis un livre d’un seul jet sans corriger grand-chose par la suite. Mon seul regret, c’est que ce flux des marées ait une fin…

Auriez-vous tendance à penser que cette richesse ne se retrouve pas chez les auteurs francophones? Ou, en d’autres mots, quel est selon vous le principal intérêt de la traduction d’œuvres de littérature allemande – et de littératures d’autres langues – à une époque où la production (les titres à paraître en français) ne tarit pas?

La traduction permet de s’ouvrir à d’autres cultures, à d’autres manières d’articuler la pensée, de voir, et c’est essentiel. À cet égard, rien ne sert de lisser un texte pour qu’il sonne parfaitement français. Les lecteurs, si c’est là leur exigence, n’ont qu’à lire des auteurs français. Si l’auteur joue avec la langue, la malmène ou ose des expériences, le traducteur se doit de faire de même, de tordre un peu sa langue maternelle. C’est là que le traducteur n’est parfois pas assez audacieux, ou qu’on ne le lui permet pas.

Pour terminer, indépendamment de vos audaces, traduisez-vous en tout premier lieu pour vous-même, pour aiguiser votre sensibilité de lecteur et votre sens de la langue (le traducteur vu comme lecteur privilégié), ou dans le souci de partager un univers linguistique et culturel autre (le traducteur vu comme un passeur)?

Je vois le traducteur dans un rôle de passeur, qui a néanmoins un statut très privilégié. Qui d’autre que le traducteur a la chance de lire le texte de l’auteur avec une telle acuité? Un confrère soutient par exemple que le traducteur sait quand Shakespeare avait mal aux dents, histoire de dire que le traducteur voit les faiblesses du texte plus que tout autre. Mais j’ai surtout un plaisir inouï à jouer avec les mots pour tenter de rendre justice à l’auteur.